CHRONIQUES
La juste lumière : « Le cas Marguerite Audoux », de Géraldine Doutriaux
Daniel Argelès
On hésite à ranger dans une simple catégorie le magnifique livre que Géraldine Doutriaux vient de publier aux Éditions des femmes : Le cas Marguerite Audoux. Car si ce texte inspiré relève de la biographie, il tient également du roman, de l’essai littéraire, de l’autoportrait, du portrait de groupe et du tableau d’époque – sans que jamais d’ailleurs le lecteur ait le sentiment de passer d’un genre à l’autre. C’est que, d’entrée, la voix de l’auteure s’impose, une voix singulière et forte portée par son projet, celui de donner chair et visage à une écrivaine trop peu connue du siècle dernier, Marguerite Audoux, cette étoile filante littéraire dont les deux chefs d’œuvre, Marie-Claire et L’Atelier de Marie-Claire, brisent encore le cœur cent ans après leur parution.
Révélée en 1910 par son prix Femina (alors intitulé Vie heureuse) et par le soutien d’une cohorte d’auteurs connus et moins connus de son époque, Marguerite Audoux n’avait rien qui la prédestine au métier d’écrire. Orpheline de mère vite abandonnée par son père, placée toute jeune dans un orphelinat religieux, bergère et servante de ferme en Sologne puis couturière désargentée à Paris, ayant appris à lire et à écrire à la seule école des deux heures quotidiennes d’étude de l’orphelinat, elle doit à la chance et à sa personnalité d’avoir lié amitié avec un jeune auteur amoureux de sa nièce, puis avec la petite tribu d’écrivains et artistes qu’il fréquentait et dont les noms sont restés jusqu’à aujourd’hui : Charles-Louis Philippe, Léon Farge, Valéry Larbaud, Léon Werth - et Octave Mirbeau, qui appuie son premier roman Marie-Claire d’une magnifique préface.
Ce « cas » Marguerite Audoux, femme écrivain autodidacte, « couturière-écrivain », comme elle se qualifie elle-même en déclinant l’adhésion proposée à la Société des gens de lettres, Géraldine Doutriaux l’explore bien sûr en mobilisant les ressorts de la biographie, qu’elle maîtrise avec élégance et un élan communicatif. La trame, globalement chronologique, s’autorise écarts, flash-backs, digressions, mais revient toujours à l’essentiel : fait revivre cette femme dans son destin et son époque. Affranchi des contraintes de la biographie universitaire, mais très documenté, le récit s’appuie sur les romans de Marguerite elle-même, dont la lumière éclaire le livre, sur sa correspondance, sur les témoignages biographiques ou fictionnels des écrivains l’ayant entourée, sur des articles d’époque et des hommages d’aujourd’hui, des recherches dans divers fonds d’archives et les travaux lui ayant été consacrés (dont la biographie de référence de Bernard-Marie Garreau).
Mais le texte, nous l’avons dit, transcende le genre de la biographie. Il s’en démarque d’abord par un style enlevé : souple, imagé, sans cesse inventif, porté par un souffle où se rejoignent l’admiration, l’empathie et une fascination pour les ressorts de la création chez cette femme qu’elle observe. Alternance de langage parlé et savant, de phrases nominales et de périodes plus élaborées, interrogations, supputations, dialogues et scènes reconstituées, citations d’écrivains et chansons de l’époque, analyses littéraires pénétrantes et sensibles – tout se fond avec brio chez Géraldine Doutriaux, enseignante de français à la ville et elle-même auteure de fiction, chez qui sens de la pédagogie et talent d’écriture font cause commune. Par ailleurs, si le propos est toujours étayé, il fait également une place à l’imagination, qui supplée là où il faut, avec modération mais sans hésitation, les lacunes du savoir. Le lecteur, face aux conjectures et extrapolations, n’est jamais gêné, tant elles ont force d’évidence. Le Cas Marguerite Audoux fait partie de ces textes qui savent que la fictionnalité participe nécessairement du geste biographique. On songe au travail d’un Pascal Quignard ou d’un Pierre Michon, que Doutriaux a lus de près, même si son écriture, le projet étant différent, ne vise pas ici à la même condensation esthétique. Ou bien encore, par exemple, à une Marie Darrieussecq et à son récit biographique sur la peintre Paula Modersohn Becker.
Ce qui rend ce texte doublement passionnant et attachant, c’est que, comme chez Darrieussecq, le récit se fait miroir, autorisant sans excès mais avec constance un autoportrait en creux. Discrètement ou explicitement, Géraldine Doutriaux s’interroge sur ce qui fait l’écrivain et l’écriture, sur les obstacles dus à la classe sociale ou au genre, sur la puissance des assignations et des habitus, sur les tensions permanentes entre travail, foyer et création. Que signifie écrire pour des « auteurs pratiquant un autre métier à égalité, quand l'encre se mélange à la sueur du travailleur, vacher ou ouvrier, bergère ou fleuriste, ou sténo ou fonctionnaire » ? – « On ne parle pas assez de cette façon d’écrire, de ce que ça a de précaire, de périlleux mais pas d’impossible. Un écrivain sans bureau, sans chambre à soi, qui écrit entre une tambouille, un raccommodage, une lessive, un cirage de souliers (…). » Le portrait et autoportrait explore la condition de la femme écrivain, à cheval entre l’époque d’Audoux et la nôtre : « Quelle tête a l’écriture quand on écrit avec le poids d’un corps dodelinant sur les genoux, en balançant nos bras balançoire, en secouant nos jambes cheval, en chantonnant d’une voix berceuse pour les cajoler, les hypnotiser, les calmer (…) » Il faut célébrer, nous dit Géraldine Doutriaux, ces victoires sur les pesanteurs du quotidien et du social : « et quand j’y arrivais (…), quelle ivresse d’avoir pu une heure durant synthétiser les deux faces opposées, être mère et écrivaine, artiste et génitrice, libre et liée, donnant la vie et les mots en même temps, moi et l’autre, alors seulement vraiment toute-puissante ». Comme souvent, le texte module insensiblement, passant ici d’un « ils » et d’un « elle » à un « ça », d’un « on » et d’un « nous » à un « moi » et un « je ».
C’est qu’il y a dès le départ quelque chose d’insondable dans cette rencontre de deux écrivaines par-delà un siècle et d’évidentes différences sociales et géographiques : une identification, une sympathie, une affinité qui se jouent dans le mystère d’un regard, celui de Marguerite Audoux aperçu un jour en bandeau sur la jaquette des livres rouges de Grasset. « C’est à cause de ça que je l’ai aimée : les yeux usés et leur petite lumière », ces yeux « qu’on devine clairs, et qui pour s’ouvrir semblent lutter contre les rides, les cernes, la lassitude », « bleu heureux à la lumière, gris triste à l’ombre ». La biographie s’enracine là : « Yeux contre yeux, bleus pour elle, bruns pour moi, ça se croise et se décroise ».
Tout est affaire de lumière dans ce livre qui s’ouvre sur un « matin laiteux » et se clôt sur la « lumière déclinante du soleil » sur la mer. D’un bout à l’autre, Géraldine Doutriaux est en quête de « la juste lumière qui éclairera Marguerite Audoux », à l’instar de celle que l’écrivaine a elle-même cherchée dans son écriture et dans sa vie de couturière aux yeux fatigués. Écrivant avec grâce sur les souffrances de l’enfance et de la pauvreté, tamisant de noir l'abat-jour de sa lampe et de bleu ses fenêtres, elle était en quête dans les deux cas, peut-on lire, « d’une clarté ni trop éclatante ni trop atténuée, une douce lumière, du titre de son dernier roman ».
L’affinité secrète entre ces deux écrivaines, Audoux et Doutriaux, nichée dans un discret partage d’adjectif à la pointe opposée de leur nom de famille, se révèle jusque dans l’écriture. Il y a chez l’une comme chez l’autre un mélange de pudeur et de crudité dans l’évocation des douleurs de l’existence, elles partagent des inflexions de voix où se mêlent savoir et poésie, brûlure et placidité, douceur et lucidité tranchante. « C’est pur mais c’est cru, c’est doux mais c’est violent », écrit Doutriaux en résumant la réaction du préfacier Octave Mirbeau : « les deux vont ensemble, on ne savait pas que c’était possible. L’enfant abandonné, la solitude de l’orpheline (…), le chagrin d’amour comme des coups de hache sur le dernier arbre de la forêt ». L’une et l’autre en savent long sur l’âme humaine, les affres du labeur de femme ou de couturière (« faire passer son âme et son corps dans le trou de l’aiguille »), les tourments de l’abandon et du deuil : « Ce grand vide donne le vertige, on peut le comprendre, et il faudra bien trois romans, quinze nouvelles et des nuits à griffonner sur des pages lignées pour combler le grand trou, la perte irréparable ». Souvent, Doutriaux laisse la parole à Audoux, à ses phrases policées, un peu vieille France, où se mêlent les échos raffinés de la versification et la simplicité d’une « parole du cœur » blessée : « Mon vieux désir d'être mère me remonte parfois avec une violence terrible et tous mes regrets s'amoncellent et font devant moi quelque chose de lourd qui me donne envie de pleurer. »
Le dialogue entre ces deux femmes, l’écrivaine et sa biographe, pourrait sembler nombriliste, mais il n’en est rien, au contraire. Car Géraldine Doutriaux passe le « cas » Audoux au prisme d’autres lectrices et d’autres destins d’écriture, telle Rose Barberousse, cette bergère dont on retrouve la trace dans sa correspondance, qui s’était adressée à Marguerite pour lui dire son admiration puis avait elle-même écrit un roman intitulé Marion, refusé par Flammarion (sourd à cette belle homonymie), publié depuis dans la collection « Manuscrits oubliés » de l’éditeur Marivole. À l’arrière-plan, il y a toutes « ces sœurs de labeur et d’écriture tombées plus profond encore dans l’oubli que Marguerite » : « Raymonde Vincent, gardienne de vaches puis ouvrière avant de devenir une écrivaine célébrée puis vite oubliée », qui eut « comme Audoux le prix Femina pour un roman sur son enfance paysanne, Campagne » ; Rose Combe, garde barrière en Auvergne qui « meurt un an après le succès de l’unique roman publié de son vivant » ; Simone Bodève, autrice vendeuse de fleurs puis sténographe que fréquenta Romain Rolland ; Marcelle Vioux, écrivaine graphomane aux quarante romans ; etc. Ainsi le miroir se fait prisme, et le cas Audoux devient paysage.
D’autant que s’y ajoutent les très belles pages consacrées aux écrivains ayant entouré Marguerite. On y voit cette petite « tribu » se rassembler tantôt dans la chambre-grenier-atelier de Marguerite, tantôt dans la maison de Carnetin qu’ils louèrent ensemble quelques années et qui donna son nom à leur groupe. Portraits individuels, portrait de groupe – on y découvre leurs aspirations, leurs coups de cœur littéraires, leurs peurs de l’échec, leur solidarité. On en revient à cet entre-deux que connaissent tant d’écrivains et d’artistes : l’empêchement – motif présent dès les premières lignes – et la création ; destins d’artistes « malgré tout, en dépit de », d’« écrivains quand même ». Insensiblement, le récit se double d’un essai sur l’écriture.
Biographie et réflexion intime sur la création, portrait d’une femme et d’une époque qui se nourrit d’une connaissance fine de l’histoire littéraire, hommage émouvant animé par un regard personnel et généreux, Le Cas Marguerite Audoux est une absolue réussite.
On invite qui n’a pas lu Marguerite Audoux à se précipiter chez son libraire - et celles et ceux qui l’ont lue à faire de même pour se procurer ce très beau livre sœur. Géraldine Doutriaux a une façon simple, ou plutôt évidente, de parler de femme en femme et d’écrivaine en écrivaine. On ne peut que féliciter la maison fondée par Antoinette Fouque d’avoir senti l’importance du dialogue qui se jouait là.
Daniel Argelès est écrivain, traducteur et maître de conférences à l’École polytechnique, où il enseigne la langue et la culture allemandes (littérature, philosophie, musique).
Il est l'auteur notamment de En un souffle, un recueil de nouvelles publié aux éditions Triartis.
