Si nous employons le mot nouvelle, c’est simplement par commodité. Il serait plus pertinent de parler, comme Virginia Woolf, d’un « nouveau genre qui n’a pas encore de nom ». Une sorte de nouvelle nouvelle dont la source semble être l’œuvre d’Anton Tchékhov. Tous les grands nouvellistes du XXe siècle que nous publierons dans cette collection (Katherine  Mansfield, Flannery O’Connor, Carson McCullers, Francis Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Raymond Carver, Jorge Luis Borges, Julio Cortazar, etc.) ont été de grands lecteurs de Tchékhov et, d’une manière souvent revendiquée, ses héritiers.

Aucun auteur français ne figure dans cette liste et pour cause, au XXe siècle, la nouvelle en France est devenue un genre mineur. Si le constat est indiscutable, l’explication l’est moins. À nos yeux, le déclin de la nouvelle française obéit moins à un engouement croissant pour le roman qu’à une incapacité propre à la fiction courte de se renouveler. En France tout se passe comme si la nouvelle n’avait jamais vraiment réussi à se défaire de la forme héritée du XIXe siècle dont Maupassant

constitue à la fois l'aboutissement et le point de fixation. Le génie de Maupassant, dont on continue à lire et à enseigner les nouvelles comme des modèles du genre, a minimisé la révolution apportée par Tchékhov et par là même, empêché la nouvelle forme de faire évoluer l’ancienne. Privée de cette approche moderne, la nouvelle est devenue en France un genre somptueux, brillant et suranné qui ne parvient plus à saisir la complexité de notre monde.  Il est donc urgent de rouvrir ces textes et de les lire avec attention comme s’ils étaient non pas derrière, mais devant nous, très en avance sur notre propre conception de la nouvelle. C’est l’objectif de cette collection, faire redécouvrir cette littérature qui, à partir de Tchékhov, développe un genre littéraire aussi mal connu en France que les nouvelles de l’écrivain russe (nous publierons en 2020 un grand volume consacré à Tchékhov), une nouvelle nouvelle qui s’épiphanise avec Virginia Woolf, se perfectionne avec Katherine Mansfield, se dépouille avec Raymond Carver et nous parvient encore aujourd’hui des quatre coins du monde avec des accents toujours inattendus.